Sarah Wauquiez : « la pratique de la classe dehors est enfin validée en France »

Enseignante de formation et psychologue suisse, auteure de « Les enfants des bois » (2008) et « L’école à ciel ouvert » (2020), Sarah Wauquiez travaille en nature avec des jeunes enfants depuis 1998. Sa pratique et ses travaux ont inspiré de nombreux pionniers de l’école dehors en France. Dans le cadre d’une recherche-action nationale, « Grandir avec la nature », elle accompagne dans le Doubs un groupe d’enseignants et d’animateurs nature. Quelles leçons tirer de cette expérience, et quelles perspectives pour la pratique de la classe dehors en France ?

Qu’est-ce que « Grandir avec la nature », et comment vous y inscrivez-vous ?

Sarah Wauquiez : Faire classe dehors ne se limite pas à dire « c’est chouette, on va sortir une fois par semaine ». C’est beaucoup plus ambitieux et bien plus riche que cela. La vocation initiale du projet national « Grandir avec la nature », lancé en 2018 par le FRENE (anciennement Réseau École et Nature), était donc de préciser ce qu’apporte cette pratique d’école dehors pour le développement des enfants. Nous avons progressivement élargi l’étude aux enseignants, dont la posture évolue au fil des séances en extérieur. Dans les différentes régions, ils ont été accompagnés par des animateurs nature et des chercheurs pour formuler leurs observations et questionnements, mais aussi pour faciliter la collecte de données. Cette collecte est aujourd’hui terminée, une méta-analyse des résultats sera publiée l’an prochain.

En Franche-Comté, nous travaillons avec l’académie de Besançon. Cela a aidé à faire reconnaître la pratique de la classe dehors et la valoriser, auprès de l’institution et aussi des parents.

Photo Stéphanie Chaudron & Marie Marquiset

Vous avez opté pour une recherche-action participative. Pourquoi ce choix ?

Nous ne voulions pas répéter ce qui a déjà été fait ailleurs, notamment à l’étranger, où de nombreuses recherches ont été menées. Dans un projet de recherche classique, un observateur externe vient avec ses propres outils de recherche avant de produire une évaluation. Dans une recherche-action participative, ce sont les acteurs de terrain, animateurs nature et enseignants, qui observent la façon dont réagissent les enfants, récoltent les données et s’autoévaluent.

En trois ans, cette recherche-action participative semble s’être développée ?

Effectivement, des classes se sont ajoutées peu à peu. En Franche Comté, où je suis responsable d’une petite équipe, nous avons démarré avec trois classes la première année. Nous avons publié un rapport et réalisé un court-métrage, « Éduquer et enseigner dehors », qui a suscité beaucoup d’intérêt. Plusieurs enseignants ont alors demandé à intégrer le dispositif, ce qui leur permettait de bénéficier de l’accompagnement d’un animateur nature sur quelques demi-journées. Une vingtaine de classes ont expérimenté les outils de récolte de données et une dizaine de classes participent aujourd’hui encore à la recherche-action.

Pouvez-vous donner un premier aperçu des données collectées ? Y a-t-il un écart par rapport à ce que vous imaginiez ?

Déjà, les enfants adorent faire classe dehors et aimeraient que ce soit plus fréquent, au-delà d’une fois par semaine. Les effets sur les enfants dépassent largement la possibilité d’apprendre des choses sur la nature et de tisser un lien avec la nature ; cela a aussi un impact sur le bien-être à l’école et favorise le développement des compétences essentielles du 21e siècle.
De plus, j’étais persuadée que les enseignants percevraient les bienfaits de la pratique, ce que confirme la recherche, mais je ne savais pas comment réagiraient les parents. Or, parmi tous ceux qui ont répondu au questionnaire, aucun n’a fait de retours négatifs. L’un d’eux demande même pourquoi cela ne serait pas systématique dans toutes les écoles ! Pour les parents, la classe dehors représente aussi une possibilité de participer, en tant qu’accompagnateurs, à la vie scolaire. Et ils voient à quel point les enfants sont épanouis, motivés et ont alors envie d’aller à l’école.

Cette recherche-action peut-elle avoir une utilité « politique » ?

Il y a, bien sûr, la question de savoir comment implémenter un enseignement dehors régulier dans l’enseignement public en France. En tout cas, cette démarche permet de montrer que la pratique de la classe dehors existe : des enseignants s’en emparent, des observations scientifiques sur le terrain sont menées, et les bienfaits qui en sont issus sont analysés. De plus, grâce au caractère participatif de cette recherche, elle peut déboucher sur une aide à l’action, avec des conseils à destination de ceux qui veulent se lancer. Avec l’expérience, on peut partager les astuces, les pratiques qui fonctionnent le mieux, aussi bien dans l’organisation, la gestion de la classe ou les relations avec les parents. On peut partager les implications concrètes dans la pratique du terrain – ce qui ne se fait pas dans les recherches plus classiques.
Et puis, le choix même des questions à étudier est politique. Par exemple, les apports pour le langage, aussi bien oral qu’écrit – qui représente un des apprentissages fondamentaux à l’école – est stratégique pour une reconnaissance officielle.

Vous travaillez sur la classe dehors depuis plus de vingt ans, en Suisse et en France. Quelle évolution notez-vous, pour ce qui concerne la France ?

La pratique de l’école dehors est en forte augmentation ces dernières années. Cela concerne essentiellement le primaire, mais l’intérêt des enseignants du secondaire commence aussi à se développer. Le GRAINE Bourgogne-Franche-Comté [Réseau régional d’éducation à l’environnement] a reçu des demandes de formation et d’accompagnement sur le terrain, en collège et en lycée. On sort d’une époque où seuls quelques pionniers osaient sortir avec leurs classes : le sujet de l’éducation par la nature n’était guère médiatisé et ces éducateurs invisibles.
En 2020, avec le confinement lié à la crise sanitaire, le sujet a soudain pris de l’ampleur, tant par le nombre de personnes qui ont commencé à faire classe dehors, que par l’intérêt que la presse y a porté. Et en avril dernier, le soutien du ministère de l’Éducation nationale, qui a fini par reconnaître les aspects bénéfiques de la classe dehors, a aussi aidé. On peut dire que l’on est sortis d’une certaine marginalité, et que la pratique de la classe dehors est enfin validée.
Il reste encore des obstacles, mais il y a désormais un ancrage significatif, dans l’éducation, mais aussi dans l’esprit du grand public. Après la croissance rapide qu’a connu ces derniers mois la classe dehors, je ne crois pas que l’intérêt puisse retomber.


Propos recueillis par Moïna Fauchier Delavigne et Benjamin Gentils
Edition Jean-Marc Adolphe.

Cet article est placé sous licence CC-BY-SA 4.0

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